Des photos sorties de leur contexte, une fausse carte et des visuels aguicheurs : un site mis en ligne en novembre et qui se présente comme une plateforme de recrutement du groupe paramilitaire russe Wagner semble à première vue avoir tout d’une arnaque. Mais en analysant certains éléments du site, ses liens avec le groupe de mercenaires semblent plus concrets qu’ils n’y paraissent. Ce qui laisse penser qu’il ne s’agit pas d’une initiative isolée.
Le site Internet tient en une page, une version en français et une autre en anglais. Une affiche tape-à-l’œil avec l’inscription “Wagner, nous stoppons la terreur”, une grande police “REJOIGNEZ WAGNER”, une carte puis un formulaire à remplir.
La page est pour le moins énigmatique. En étudiant son “Whois”, c’est-à-dire les informations concernant le nom de domaine et l’adresse IP d’un site Internet, on voit que le nom de domaine Join-wagner.com a été créé le 16 novembre 2021. Après le lancement du site, son administrateur a rajouté le lieu de création : Bangui, la capitale de la République centrafricaine.
Dans ce pays d’Afrique centrale, la présence des mercenaires du groupe Wagner n’est plus un secret. Si les autorités locales (et la Russie) parlent de “formateurs”, les Nations unies nomment pour leur part Wagner, et des médias et ONG dévoilent régulièrement les exactions qui auraient été commises par certains de ces paramilitaires.
Une carte douteuse
La version initiale du site ne comprenait pas de carte. Elle est apparue en ligne à partir du 13 décembre 2021. Cette carte, qui montre l’Afrique et une partie du Moyen-Orient, prétend indiquer où sont présents les mercenaires de Wagner ainsi que leur nombre, “50 000 au total, jusqu’à 200 000 en réserve”, indique l’image. Ces chiffres sont largement surévalués : en décembre 2021, le SBU (le renseignement intérieur ukrainien) et l’Ukrainian Center of Analytics and Security (UCAS) avaient dénombré 4 184 mercenaires Wagner, morts ou vivants, opérant autour du globe. Un chiffre sûrement en deçà de la réalité, mais bien loin des 250 000 opérateurs mentionnés sur la carte. L’Algérie, la Mauritanie, l’Angola, la République démocratique du Congo, le Zimbabwe ou le Botswana : d’après la carte, ces pays abriteraient des paramilitaires russes. Mais il n’existe, à l’heure actuelle, aucune trace de ces mercenaires dans ces zones. En revanche, en Syrie, Libye, République centrafricaine et désormais Mali, Wagner y est bel et bien implanté.
Publiée depuis la Centrafrique, reprise par des sites pro-Wagner
Il apparaît que la première publication en ligne de cette carte a été faite sur le site “join-wagner.com”. D’après la bibliothèque en ligne du site, librement accessible, elle a été mise en ligne le 13 décembre 2021, à 10 h 14 UTC. Moins de trois heures plus tard, à partir de 13 h (16 h, heure de Moscou, UTC+3), cette carte a été partagée par des médias proches du patron du groupe Wagner.
Sur Twitter, Colin Gérard, chercheur au centre GEODE et auteur d’une thèse sur la stratégie d’influence informationnelle russe, a détaillé, en décembre 2021, l’itinéraire virtuel de cette fausse carte. Après être apparue sur le site “join-wagner.com”, elle a été reprise par plusieurs canaux proches du fondateur de Wagner. Contacté, il détaille :
“La carte a été reprise par plusieurs médias russophones, dont certains proches d’Evgueni Prigojine [l’homme à la tête du groupe Wagner, NDLR]. L’un des médias qui a repris la carte est Vek, qui relaye de temps en temps des déclarations de Prigojine ou de Maxime Chougaleï [homme d’affaires proche de Prigojine, NDLR].
Un autre site qui a relayé cette fausse carte est “Dni.ru“. Ils prétendent avoir contacté les fondateurs du site “join-wagner”, qui seraient, selon eux, des Ivoiriens qui essayent de recruter du monde pour Wagner. Mais ce qui m’a interpellé, c’est que l’ensemble de ces sites russes expliquent que “join-wagner.com” est un site africain, or, il n’est précisé nulle part sur ce site qu’il est basé en Afrique.
Le fait que le site ait publié en premier une carte, puis reprise en peu de temps par des vecteurs d’informations pro-Wagner peut donc laisser penser qu’il a été créé par des personnes en contact avec les relais habituels du groupe. L’article sur le site “Dni.ru” affirme que le groupe Wagner est devenu “un symbole fort” de “l’idée de paix et sécurité” en Afrique, et que les Russes “sont toujours les bienvenus” en Afrique.
Colin Gérard ajoute :
Cela fait plein de petits indices qui peuvent laisser penser que c’est une mini-opération de tout l’écosystème Prigojine. C’est toujours compliqué d’attribuer formellement ce genre d’actions, mais ce n’est pas la première fois que je vois passer ces médias comme vecteurs d’opérations informationnelles servant les intérêts de Prigojine.
Généralement, tout cela est fait pour soutenir une action politique. En République centrafricaine, c’est le cas avec Lobaye Invest, une entreprise minière détenue par Prigojine. La radio centrafricaine Lengo Songo est financée par Lobaye Invest, donc par Prigojine. Il arrive que des contenus de Lengo Songo soient republiés en russe par RIA FAN (groupe Patriot, propriété Prigojine, NDLR).
Ce type de comportement, où il y a une reprise d’information ou fausse information par différents sites sur une courte échelle de temps, ça arrive. De manière générale, quand il y a des informations et des rumeurs qui partent de sites affiliés à Prigojine, elles sont généralement republiées par les sites du groupe Patriot (détenu par Prigojine, NDLR) dans les heures qui suivent.
Exemple concret de reprise de fausse information, le partage de la photo prétendant montrer des mercenaires de Wagner entraînant des soldats maliens. Il s’agissait en réalité de photos prises en République centrafricaine, comme nous l’expliquions ici. En revanche, cette fausse information a été reprise par le média Vek, qui a partagé également la carte de “join-wagner”.
>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Des mercenaires Wagner entraînant (déjà) des soldats maliens : deux photos et des doutes
Des visuels aguicheurs
Autre élément intéressant, la reprise par “join-wagner.com” de visuels bien particuliers. Sur une version du site archivée le 9 décembre 2021, un montage photo est visible, sur lequel est écrit : “Wagner, toujours du bon côté”. On y voit un homme armé avec un enfant accroché à sa jambe, façon de dire qu’il le protège.
Cette image a été publiée en février 2021 sur la chaîne Telegram “Reverse Side of the Medal” (plus de 63 000 abonnés, NDLR), qui diffuse régulièrement des documents et informations à propos du groupe Wagner et qui soutient l’action des mercenaires. Le visuel fait partie d’une série d’une dizaine d’autres montages partagés au même moment par le compte sur Telegram. Tous reprennent la même esthétique : soldat armé, caché dans l’ombre, qui se tient devant un fond enflammé. Certains de ces visuels ont d’ailleurs été apposés sur des t-shirts puis portés par des recrues de l’armée régulière centrafricaine ainsi que des civils.
Le montage exposé sur le site “join-wagner.com”, montrant le soldat avec un enfant qui lui tient la jambe, met en scène une statue présente en Russie et en Syrie, en deux versions très similaires.
D’après le site d’investigation RadioFreeEurope, la statue en Russie a été érigée en honneur aux “volontaires russes” en Ukraine, et celle en Syrie en mémoire des mercenaires du groupe Wagner tombés dans ce pays. Sous cette dernière, on peut d’ailleurs voir une croix que l’on retrouve sur les médailles parfois données aux “volontaires” russes en Syrie.
Des photos hors-contexte
La page web “join-wagner.com” est aussi remplie de photos, que l’on peut afficher depuis le code source de la page, puis télécharger. Il s’avère qu’aucune d’entre elles n’est originale. Elles ont toutes été prises ailleurs sur internet et n’ont parfois aucun lien direct avec le groupe Wagner.
Certaines montrent en réalité les forces spéciales russes en Syrie, notamment pendant la reprise de Palmyre en 2017, dans une offensive contre l’organisation État Islamique.
Trois autres photos, en revanche, semblent bien montrer des mercenaires russes, en 2017 toujours. Jack Margolin, chercheur au C4ADS (un centre de recherche qui analyse les conflits dans le monde), a posté ces photos sur Twitter le 16 septembre 2021, en précisant : “Photos qui montreraient des mercenaires russes à Akerbat en Syrie, en 2017”.
Le site “join-wagner.com” semble clairement alimenter les canaux de diffusion d’information du groupe, et reprend par ailleurs les visuels disponibles sur ceux-ci. Ces éléments peuvent laisser penser qu’il ne s’agit pas d’une initiative isolée. Mais rien ne permet d’affirmer qu’il s’agit pour autant d’un site officiel de recrutement.
Nous avons tenté de nous inscrire via le formulaire en ligne, sans savoir vers quel mail il renvoyait, mais n’avons pour le moment reçu aucune réponse de la part des créateurs du site.
Nous avons également réussi à retrouver le mail déposé lors de la création de la page en novembre 2021, en cherchant dans les racines du site en ligne. L’adresse est enregistrée via Proton, un service de messagerie web réputé pour être sécurisé car chiffré de bout en bout. Là encore, nous avons envoyé un mail, sans réponse à ce jour.
En réalité, le recrutement au sein du groupe est très opaque, comme le reste de l’organisation. Plusieurs médias et chercheurs ont trouvé la localisation de la base arrière de Wagner : la petite ville de Molkino, dans le sud de la Russie. C’est dans ces baraquements qu’une partie des mercenaires sont reçus, formés puis ensuite déployés. C’est, à cette heure, l’une des seules certitudes qui entoure le recrutement des mercenaires pour le compte du groupe Wagner.
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